En 2023, Harare concentre plus de 20 000 parcelles cultivées, aussi sur des terres publiques. La législation zimbabwéenne interdit formellement l’exploitation agricole sur certains espaces urbains, mais les autorités locales ferment souvent les yeux face à la multiplication de ces initiatives.
La croissance rapide des villes bouleverse les usages fonciers et fragilise la sécurité alimentaire des populations citadines. Les stratégies développées par les habitants pour contourner les contraintes officielles témoignent de tensions persistantes entre réglementation, besoins économiques et dynamiques démographiques.
Pourquoi l’agriculture urbaine s’impose au Zimbabwe aujourd’hui
Le Zimbabwe traverse une phase décisive : la situation alimentaire continue de se détériorer sous le regard impuissant des familles citadines. Les chiffres de la Banque mondiale et de la FAO parlent d’eux-mêmes : près de quatre citadins sur dix vivent en-dessous du seuil de pauvreté. L’inflation s’emballe, les sécheresses s’enchaînent et la monnaie locale s’effrite. Pour beaucoup, le moindre panier de courses devient inaccessible. Alors, la moindre parcelle libre se transforme en champ de survie, légumes et céréales surgissent là où le regard glisse d’habitude. L’urgence l’emporte sur toute interdiction.
La sécurité alimentaire s’est invitée au cœur des villes et n’a plus rien d’un héritage rural. À Harare, Bulawayo, Mutare, chaque espace délaissé se mue en potager improvisé : talus de voies ferrées, bordures de rivières, terrains publics. L’agriculture urbaine, jadis marginale, s’impose désormais comme une composante clé du quotidien pour des centaines de milliers de personnes.
Entre multiplication des habitants, économie fragilisée et circuits de distribution chahutés, l’accès à la nourriture devient un terrain de bataille. Les familles reprennent en main ce qu’elles mettent dans leurs assiettes. Selon la FAO, on estime désormais que 15 % des légumes consommés en ville proviennent de ces cultures citadines.
Pour saisir ce changement de cap, plusieurs forces s’entremêlent :
- Développement : face aux pénuries et à l’inefficacité des politiques agricoles classiques, les habitants réinventent leurs modes de production.
- Motivations : gagner en autonomie dans une économie instable, se prémunir contre les fluctuations imprévisibles des importations.
- Enjeux : les questions de foncier, d’accès à l’eau, de reconnaissance officielle et de soutien par des organismes internationaux comme l’ONU ou le PAM prennent toute leur ampleur.
La question alimentaire s’invite dans les débats politiques du pays. L’agriculture urbaine assume aujourd’hui un rôle moteur pour le développement en Afrique. On est loin de la simple débrouille de crise.
Quels défis freinent l’essor de l’agriculture péri-urbaine ?
Un obstacle majeur s’impose toujours : la pression foncière. L’urbanisation grignote chaque année de nouveaux espaces, la propriété du sol reste confuse, minée par la spéculation et l’absence d’inventaire sérieux. Les terres, souvent marquées par l’héritage colonial, se retrouvent au cœur de rivalités. Les responsables locaux oscillent sans cesse entre projets d’aménagement et impératif de garantir l’alimentation des citadins.
Mais la terre n’est pas le seul enjeu. L’accès à l’eau pose aussi des défis redoutables. Les infrastructures stagnent, les puits s’assèchent, la concurrence avec les usages domestiques s’intensifie. Sans investissements structurants dans l’irrigation et la gestion de l’eau, chaque producteur reste vulnérable. Les interventions publiques manquent de réactivité, la coordination nationale n’est pas encore à la hauteur pour provoquer un vrai tournant.
La confusion règne aussi sur le plan institutionnel. Les programmes impulsés par la SADC ou différentes structures de coopération rurale manquent de cohésion et peinent à s’ancrer dans la réalité des quartiers. Le dialogue avec les acteurs du terrain reste rare, freinant la généralisation de solutions qui ont pourtant déjà montré leur efficacité. Plusieurs partenaires comme le Wageningen Centre ou la Commission de la communauté de développement d’Afrique australe sont pourtant mobilisés et prêts à soutenir les acteurs locaux.
Dans ce contexte, voici les principaux écueils qui entravent encore la progression de l’agriculture péri-urbaine :
- Conflits récurrents autour de l’utilisation des terres entre habitat, infrastructures et cultures maraîchères
- Ressources en eau limitées, équipements vieillissants ou insuffisants
- Politiques publiques fragmentées, coordination défaillante entre administration centrale et territoires locaux
Portraits d’initiatives locales : des solutions innovantes face à l’insécurité alimentaire
Dans certains quartiers en périphérie de Harare, l’inventivité collective a remplacé l’abandon. Le groupe Mbare Urban Agriculturists bouleverse le quotidien : collecte partagée de l’eau, outils mutualisés, redistribution des récoltes selon les besoins. Pendant les périodes d’inflation aiguë, ce fonctionnement en quasi autosuffisance protège les familles contre l’effondrement du pouvoir d’achat.
À Bulawayo, un centre de coopération rurale s’est lancé dans l’expérimentation à grande échelle. Ici, chaque goutte d’eau grise est réutilisée, les déchets organiques deviennent compost, les cultures s’organisent en rotation intelligente. Grâce à des formations spécialisées, l’équipe adapte des méthodes éprouvées à la réalité aride du climat local. Tout vise la résilience : choix de semences résistantes à la sécheresse, irrigation collective, innovation à tous les étages.
Plus au nord, à Chinhoyi, l’initiative mise cette fois sur l’engagement des jeunes. De jeunes diplômés en agronomie s’investissent dans l’entrepreneuriat rural avec une ambition affichée : relancer la production locale, limiter les importations et enrayer l’exode. Même si la portée de ces projets reste modeste pour l’instant, ces exemples ouvrent la voie à un autre modèle. Les réseaux régionaux et le soutien d’acteurs comme le CTA ou la FAO permettent d’ajuster les pratiques pour mieux répondre aux défis de l’alimentation urbaine.
Vers une agriculture urbaine durable : quelles perspectives pour les villes africaines ?
Le développement de l’agriculture urbaine au Zimbabwe s’inscrit dans une dynamique qui dépasse largement ses frontières. Face à la pression démographique et à l’incertitude des circuits d’approvisionnement, les grandes villes africaines cherchent à bâtir des réponses durables. Des organismes internationaux comme l’Organisation des Nations unies encouragent la coopération régionale et soutiennent l’adoption de modèles inspirés d’autres continents ou du programme alimentaire mondial.
Pour dessiner le visage de la ville nourricière de demain, plusieurs axes se dégagent :
- Mettre l’accent sur la gestion durable des ressources foncières, notamment aux marges urbaines où la pression s’intensifie.
- Exploiter les technologies adaptées : irrigation raisonnée, compostage urbain, serres pensées pour les réalités africaines. L’enjeu : garantir l’accessibilité de ces solutions à tous, petits producteurs inclus.
- Renforcer l’implication des collectivités locales, que ce soit pour organiser les marchés ou fiabiliser la logistique alimentaire.
Entre Harare, Lagos, Dakar et Nairobi, les échanges d’expériences s’intensifient. Ensemble, ces villes tracent une réflexion collective sur la place de l’agriculture dans la cité africaine contemporaine. Le débat ne se limite plus à la question de savoir si les urbains mangeront à leur faim ou non, il s’agit désormais de repenser l’espace commun, de renforcer la résilience et d’associer tous les habitants à la construction d’un futur urbain viable. Le Zimbabwe, en éclaireur, rappelle qu’une ville peut redevenir terre d’abondance, dès lors que la créativité et la détermination prennent le relais de la fatalité.


